Après la Nouvelle Vague : 5 films contemporains pour comprendre ce qu’il reste de l’esprit du cinéma français
On range souvent la Nouvelle Vague dans un album de famille : Godard, Truffaut, Varda, quelques rues de Paris, un montage nerveux, des amours mal réglées. C’est vrai, mais un peu court. Ce qui en reste dans le cinéma français contemporain n’est pas un décor rétro. C’est une manière de faire confiance au présent : filmer les visages avant les explications, les rues avant les symboles, les hésitations avant les certitudes.
Le cinéma français d’aujourd’hui n’a plus l’unité d’un mouvement. Il est traversé par d’autres questions, d’autres formats, d’autres urgences. Pourtant, certains films récents gardent quelque chose de très identifiable : le goût des personnages contradictoires, la primauté de la mise en scène, l’attention au langage, au hasard, au temps vécu. Pour qui veut découvrir des films français contemporains sans passer par une liste trop scolaire, ces cinq titres forment un très bon parcours.
Les Olympiades (Jacques Audiard, 2021)
Paris, les corps, les paroles
Le noir et blanc de Les Olympiades pourrait faire croire à un hommage appuyé. En réalité, Jacques Audiard s’en sert pour rendre le présent plus vif. Le XIIIe arrondissement n’a rien d’une carte postale : tours, appartements, écrans, déplacements rapides, intimité parfois fragile. Le film respire la ville au lieu de l’illustrer.
Ce qui le relie à un certain héritage du cinéma français, c’est surtout sa manière de traiter l’amour comme une affaire de langage. On s’y désire, on s’y trompe, on s’y parle mal, on essaie de se rattraper. Rohmer plane quelque part, non dans la citation, mais dans l’idée qu’une histoire sentimentale est aussi une histoire de mots, de rythme et de mauvaise foi. Les Olympiades est un excellent point d’entrée vers le cinéma d’auteur français quand on cherche un film contemporain, mobile et charnel, sans lourdeur démonstrative.
Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019)
Un film de regard, pas un film en costume figé
À première vue, Céline Sciamma semble loin de la Nouvelle Vague : époque ancienne, cadre très composé, lumière travaillée. Pourtant, Portrait de la jeune fille en feu prolonge quelque chose de très profond dans l’héritage du cinéma français. Le film ne reconstitue pas un passé pour le plaisir du prestige ; il cherche à produire une présence.
Sa vraie modernité tient au regard. Qui regarde ? Qui décide de l’image ? Qui échappe à la place où on voulait l’enfermer ? Chez Sciamma, chaque geste compte, chaque silence déplace le rapport de force. Il y a là une exigence très française au bon sens du terme : faire confiance à la mise en scène plutôt qu’au commentaire. Le film rappelle que le cinéma français contemporain ne survit pas seulement par la nervosité ou l’improvisation. Il survit aussi par la précision, par une intensité presque calme, qui laisse le spectateur travailler.
Un beau matin (Mia Hansen-Løve, 2022)
Le quotidien comme matière romanesque
Mia Hansen-Løve filme souvent comme si la vie arrivait à découvert. Dans Un beau matin, une femme accompagne le déclin de son père, élève sa fille, retrouve un homme qu’elle a aimé. Le sujet pourrait basculer dans le pathos ; le film choisit exactement l’inverse. Il avance par demi-teintes, par trajets, par conversations inachevées.
C’est peut-être l’une des plus belles survivances de la Nouvelle Vague : la confiance accordée au temps ordinaire. Pas besoin d’un grand effet pour qu’un plan existe. Pas besoin d’un drame surligné pour que l’émotion se forme. Hansen-Løve ne copie ni Rohmer ni Truffaut, mais elle reprend leur intuition essentielle : la vie quotidienne contient déjà sa propre mise en scène. Pour un spectateur qui veut comprendre ce qui distingue encore le cinéma français moderne, Un beau matin est précieux. Il montre qu’un film peut être grave, romanesque et léger tout à la fois.
Les Misérables (Ladj Ly, 2019)

L’autre versant de l’héritage : la rue et la friction
Réduire l’esprit du cinéma français à l’élégance des conversations serait une erreur. Il y a aussi, dans cette histoire, une énergie de rupture, un rapport très direct au dehors. Les Misérables de Ladj Ly s’inscrit dans cette ligne-là. Le film suit une brigade anti-criminalité à Montfermeil et capte la tension d’un territoire où chaque geste semble pouvoir faire dérailler le reste.
Ce n’est évidemment pas la Nouvelle Vague au sens historique. Mais on y retrouve une méfiance commune envers le confort du récit trop bien fermé. La caméra cherche l’urgence, le mouvement, la circulation de la colère. Le quartier n’est jamais un simple décor ; c’est une matière politique, humaine, collective. Dans le paysage des réalisateurs français contemporains, Ladj Ly rappelle que le cinéma d’auteur peut être frontal, nerveux, presque suffocant, sans perdre sa lucidité.
Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023)
Quand la parole devient suspense
Anatomie d’une chute pourrait être un film de procès classique. Justine Triet en fait autre chose : une enquête sur la fabrication même du récit. Un homme est mort, une femme est accusée, un enfant écoute. Ce qui intéresse le film, ce n’est pas seulement la vérité des faits ; c’est la manière dont une version prend le pouvoir sur une autre.
Le lien avec une tradition française est ici très net. Le cinéma français aime les personnages difficiles à fixer, les scènes où la parole n’éclaircit rien tout à fait, les couples observés comme des champs de force. Triet pousse cela très loin : parler devient une action, presque une épreuve physique. Chaque échange modifie notre regard. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le film a touché bien au-delà de la France : il reste très local dans son intelligence du langage, mais universel dans son trouble moral.
Ce que ces films gardent vivant
Ces cinq films ne se ressemblent pas. L’un est urbain et sensuel, l’autre retenu jusqu’à l’obsession, un autre encore travaille la douceur du quotidien, puis viennent la rage collective et l’ambiguïté judiciaire. Pourtant, quelque chose circule entre eux. Une même conviction que la mise en scène pense. Qu’un visage est plus intéressant qu’un message. Qu’une conversation peut être aussi décisive qu’un événement spectaculaire. Que le cinéma français contemporain n’est pas condamné à choisir entre tradition et modernité.
L’esprit de la Nouvelle Vague survit peut-être là, au fond : non dans des signes extérieurs faciles à reconnaître, mais dans une permission. Celle de filmer dehors, de filmer de près, de laisser entrer l’accident, de préférer parfois l’ambiguïté à la démonstration. Pour entrer dans cet héritage du cinéma français sans se perdre, mieux vaut commencer par des films qui respirent encore. Ceux-ci ne demandent pas qu’on les révère. Ils demandent simplement qu’on accepte de regarder sans mode d’emploi trop rigide — ce qui, depuis longtemps, est une très bonne façon d’aimer le cinéma français.
